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Témoignage de Pierrick Duraffourg
Je suis sourd profond de naissance. Mon oreille gauche est meilleure que mon oreille droite pour entendre. On m’a appareillé très tôt avec deux prothèses auditives que j'ai accepté de porter. Je me rappelle de la régularité des rendez-vous chez l'audioprothésiste pour les réglages, chez le médecin ORL pour contrôler mon audition, chez l'orthophoniste pour mieux articuler les mots.
Aller à l'école, puis au collège et au lycée ont représenté des embûches sur mon parcours. Comment récupérer les cours alors que je ne peux pas entendre tout le temps la parole des professeurs ? Quand aussitôt que j’écris ce que j’ai compris, la suite m’échappe ? Qu’il m'arrive, parfois, de décrocher parce que je n'arrive plus à suivre cette parole ? Qu’avec la progression de niveau en niveau, l'enseignement se transmet plus à l’oral et moins avec d’autres supports ?
Je me suis accroché grâce à l'aide apportée par les AVS preneuses de notes, par quelques professeurs attentifs, par les professionnels qui me suivaient et grâce au soutien de ma famille. En cela, j'ai eu beaucoup de chance. Je les remercie d’avoir été présents pour m’accompagner pendant ma scolarité. On m’a proposé aussi d’autres options comme la poursuite de mon éducation en institution spécialisée ainsi que l'implantation cochléaire. Je n'étais, alors, pas à l'aise avec ces possibilités pour les envisager. Et ce, malgré les situations d’incompréhensions que j’ai pu rencontrer au cours de ma scolarité.
Après avoir eu mon baccalauréat avec des aménagements, j'ai commencé une classe préparatoire aux grandes écoles littéraires (hypokhâgne, khâgne). C'est un rythme stressant, épuisant mais enrichissant sur le plan intellectuel. J'ai accumulé les problèmes de santé au cours de ces deux années jusqu'à que, un mois avant le concours, je n'entende plus rien ou peu dans mon oreille gauche. Des bruits continus, réguliers envahissaient mon ouïe. J'ai consulté aussitôt pour apaiser l’acouphène en espérant que cela se calme avant le concours. En quinze minutes, le diagnostic tombe comme un couperet : je pourrais perdre l’audition. Je sors avec un traitement aux corticoïdes et le désir de comprendre ce qui m’arrive. J’ai, à nouveau, consulté à l’hôpital Rothschild où l’on m’a mieux expliqué l’acouphène. Heureusement, comme je l'avais espéré, ces bruits se sont calmés la veille du concours et j'ai pu le passer, sans le réussir toutefois.
Après m’être remis de l’acouphène, j'ai révisé ma position sur l'implantation cochléaire. Une question se posait surtout pour moi : si cela se reproduit, comment pourrais-je entendre avec l'oreille gauche pareillement envahie ? Je décide de passer rapidement les examens pré-implantation à l’hôpital Rothschild et, ensuite, d’être opéré au cours de l’été 2019. Le choix de l'oreille à implanter s'est porté sur la droite, qui a toujours été moins performante. Ma seule inquiétude pour l'opération a concerné le risque d'atteinte du sens de l'équilibre. Je n'ai jamais douté de ma capacité à m'adapter à l'implant cochléaire.
Après avoir été activé, j'ai commencé une troisième année de licence en histoire en même temps que ma rééducation auditive. Je découvre le monde universitaire en même temps que j’apprivoise une nouvelle manière d'entendre, plus mécanique. L’université s’avère plus calme en termes de charge de travail comparé à la classe préparatoire aux grandes écoles. Avec l'aide de preneurs de notes volontaires, j'ai pu récupérer les cours que ce soit en salle ou en amphithéâtre.
Progressivement, en m’exposant aux bruits, je découvre de nouveaux sons, qui m'étaient inaccessibles avec les audioprothèses. Par exemple, le battement de la pluie sur les surfaces. Quand je n'en connaissais pas la provenance, ces sons-là m'inquiétaient. Je demandais alors à mon entourage de me dire ce que c'était afin que je puisse le reconnaître la prochaine fois. J’ai été également surpris par la finesse de ce qu’est capable de capter l’implant cochléaire. Avant l’implantation, je n’aurais certainement pas entendu les mots de mon entourage avec autant de clarté.
Aujourd'hui, j'ai vingt-six ans. J'ai terminé une licence en histoire puis un master en histoire malgré les difficultés supplémentaires posées par la crise sanitaire. Je ne regrette pas mon implantation qui m'a apporté un équilibre entre deux manières d'entendre. Je porte une prothèse classique à gauche et l'implant cochléaire à droite. Cela reste pas évident à porter, car chaque jour apporte son lot de sons et de fatigue mentale.
Pierrick, Avril 2025