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Visite du musée Rodin. 10 juin 2026

 

Nous sommes une douzaine d’implanté(e)s, de l’API et de l’ANIC, mixité entre les deux associations de plus en plus fréquente et réussie, accueillis comme d’habitude par notre Solange, puis par Audrey, guide conférencière nationale, qui va se révéler vivante, cultivée, passionnante.

Il fait beau et nous restons tout d’abord dans la cour de l’hôtel Biron, bâtiment du XVIIIème siècle, découvert par Auguste Rodin (1840-1917) en 1908 ; il ne l’habite pas mais y installe ses sculptures ; d’abord en colocation, il finit par l’investir tout entier en 1911. Il occupera plusieurs lieux : le château d’Issy-les-Moulineaux qu’il achète, et le 182 rue de l’Université, mis à sa disposition par l’État pour « la Porte de l’Enfer », un atelier devenu majeur pour ses grandes sculptures… Il faut dire qu’il travaillera avec 50 collaborateurs, et des maisons de fondeurs.

Ses principaux collaborateurs ont été Camille Claudel, Brancusi (qui part en disant « il ne pousse rien à l’ombre des grands arbres »), et François Pompon.

Il existe basiquement deux sortes de sculpteurs : les tailleurs, qui font émerger le sujet en enlevant de la matière et les modeleurs, qui ajoutent la matière. Rodin a d’abord été tailleur, dès l’âge de 14 ans, mais il adore la technique du modelage et cessera de tailler. Il influencera en ce sens Germaine Richier et Giacometti.

Audrey nous emmène voir le groupe statuaire les bourgeois de Calais, une commande de cette ville commémorant le sacrifice de six notables pour obtenir du roi Édouard III la vie sauve des habitants, durant la Guerre de Cent Ans (1347). Notre guide nous fait faire le tour de ce groupe fascinant, monument placé au ras du sol à la requête de Rodin, en nous demandant de ressentir les émotions, colère, désespoir, que dégagent ces six personnages aux visages émaciés, pieds nus et corde au cou qui implorent le roi anglais.  

Rodin a privilégié le moment intense du sacrifice où chacun pense aller vers la mort. (De fait, la femme du roi, enceinte, implore et obtient sa clémence).

Originalités :

- Les 6 personnages ne sont pas à l’échelle. À remarquer la taille des mains et des pieds puissants.

- La patine verte a été voulue par le sculpteur.

- Rodin a exigé de retirer le piédestal initialement prévu pour mettre le groupe au niveau des spectateurs, ce qui ne se faisait pas à l’époque

- Son but est de nous faire participer au drame, ce qui ne se faisait pas non plus. Il va ensuite travailler sur chaque personnage, pour jouer sur les émotions humaines. « Que la nature soit votre unique déesse » proclame-t-il dans son testament aux futurs artistes.

Le premier exemplaire en bronze a été inauguré en 1895. Il existe 12 éditions originales en bronze. Les fondeurs avaient un droit de tirage.

Puis, suivant Audrey, nous arrivons devant la Porte de l’Enfer, œuvre magistrale et monumentale (de plus de 6 mètres), matrice de beaucoup d’autres (Rodin en prendra des détails pour sculpter de nombreuses œuvres, comme « le Penseur », « Adam et Ève » ou « les Ombres »). Elle a été commandée par l’état en 1880, pour des « portes décoratives » mais ne fut jamais livrée, et la porte ne s’ouvrit jamais.  La première version, en plâtre, date de 1900, la deuxième, également en plâtre, de 1917, et la version en bronze est fondue en 1928.

 

 

Le thème en est le Jugement Dernier, avec Paradis, Purgatoire et Enfer. Mais c’est surtout l’Enfer qui intéressera Rodin, fasciné par « la Divine Comédie » de Dante et « les Fleurs du mal » de Baudelaire. On y retrouve la silhouette de Dante sous son capuchon, et Ugolin dévorant ses enfants. À l’origine il y avait « le Baiser », mais Rodin l’a retiré, le trouvant trop serein. La chute physique des corps symbolise la chute de  l’humanité, et tout en haut, trois ombres représentent son désespoir.

Rodin travaillera trente ans sur cette œuvre.

 

 

Nouveautés chez Rodin   Audrey fait alors le point sur toutes les particularités et innovations du sculpteur :

 

- L’effet dynamique de la sculpture au sol. Existait déjà en peinture dès le 15ème siècle, dans les tableaux de Dévotion, diptyques privés, dont les panneaux étaient posés au sol pour permettre de se rapprocher des personnages, de mieux s’identifier à eux, dans une communication directe avec Dieu.

- La duplication : il tire parti d’un même modèle, multiplié par moulage, en introduisant des variations avant la cuisson.

- L’agrandissement. La sculpture est modelée dans une taille maniable, puis agrandie pour éviter l’accusation de moulage sur nature.

- La fragmentation. Rodin collectionne les nus antiques. « On n’a pas besoin d’un corps entier pour exprimer un mouvement, un sentiment ». Une main, un buste, peuvent tout dire. On verra plus loin l’homme qui marche : malgré l’absence de tête et de bras, la détermination est évidente.

- Il garde apparentes les coutures laissées par les moules, marque de la fusion de l’artiste avec la matière.

 Nous passons devant les Ombres qui ont des dos et une puissance à la Michel-Ange.

Avant de pénétrer dans l’Hôtel de Biron, notre guide nous lit un extrait du testament de Rodin, de 1911 … « l’amour de la Nature et la sincérité…sont les deux fortes passions des génies… Que la Nature soit votre unique déesse…l’art n’est que sentiment…Être homme avant d’être artiste… ».

 

Les débuts de Rodin :

Entre dans une petite école de dessin à 14 ans.

Il passe 3 fois le concours d’entrée aux Beaux-Arts et échoue.

Les débuts sont difficiles (pas d’argent, pas d’atelier, pas de commandes d’État).

Le seul moyen de se faire connaitre c’est d’être accepté au Salon Carré annuel.

(NB : le mot « vernissage » vient de ce qu’on passait une couche de vernis la veille d’une exposition).

En 1863, 5000 œuvres sont présentées, 2500 sont refusées (dont « le déjeuner sur l’herbe » de Monet). Rodin présente l’homme au nez cassé, en terre, refusé parce que trop réaliste. Napoléon III va créer « le salon des refusés ». La sculpture de Rodin sera créée en marbre, 7 ans plus tard.

En 1877, au Salon des XX (Bruxelles), il présente l’âge d’airain, statue aux proportions de la Renaissance ; le modèle en est un jeune soldat, avec un beau déhanché. L’airain symbolise le début de l’humanité. Le jeune soldat vaincu est si réaliste que Rodin est accusé d’avoir moulé la statue sur son modèle : le scandale éclate et dure 2 ans, jusqu’à ce que l’État rachète la sculpture. Profondément meurtri, Rodin décide de ne plus jamais rien sculpter grandeur nature.

 En 1900, Rodin organise sa première grande rétrospective personnelle en marge de l’Exposition universelle, avec le concours de Claude Monet et Eugène Carrière.

Le Baiser, est une sculpture représentant un couple enlacé, motif créé initialement pour la Porte de l’Enfer.

Rodin réalise une maquette en terre, puis, ne sachant pas lui-même tailler le marbre, confie la réalisation de la première sculpture en marbre à Jean Turcan (en 1889, pour l’Exposition Universelle). On passe de l’argile au plâtre et du plâtre au marbre. L’agrandissement se fait avec la technique dite « du compas » (on compte 3000 trous). Une seconde sculpture en marbre est à la Tate Gallery et une troisième à Copenhague.

 

Rodin a voulu illustrer l’histoire de « Paolo et Francesca », c’est le public qui nommera cette œuvre « le baiser ».

Ce Baiser, pour Rodin, c’est le mouvement, c’est le temps qui s’écoule.

Alors qu’au contraire Camille Claudel préfère figer l’instant, par exemple dans la valse.

 Une salle entière est consacrée à Camille Claudel. Audrey nous en commente quelques œuvres et nous parle de la rencontre entre l’homme de 42 ans et la toute jeune fille de 17 ans dont il admire la force créatrice avant même de la rencontrer.

 

Nous terminons la partie guidée de la visite avec le buste de Balzac. Et une histoire qui symbolise bien l’originalité de Rodin.

50 ans après la mort du romancier, la Société des gens de Lettres (Zola) demande un monument à notre sculpteur. Ce projet va obséder Rodin pendant des années : il veut être au plus proche de la réalité et cherche tous les portraits, photos ou caricatures qu’il peut trouver.

Il fait un nu, et cherche comment habiller le grand homme ? Il choisit la tenue de travail du romancier, une robe de chambre de moine. Il travaille séparément sur la tête, cherchant à traduire de la manière la plus expressive possible l’évocation de ce génie visionnaire. De nos jours cette œuvre est considérée comme un chef-d’œuvre, mais, trop moderne pour l’époque elle fait scandale lorsqu’elle est exposée en 1898. Les pour et les contre s’affrontent. En pleine affaire Dreyfus, on parle de « l’affaire Rodin ». La commande fut annulée et Rodin ne vit jamais sa statue coulée dans le bronze.

Quelle superbe visite ! Nous en ressortons fascinés par la puissance expressive des œuvres exposées, et nourris par les propos captivants de notre guide. Le musée Rodin est un lieu véritablement magique.  

 Françoise Gicquel-Treiner